Pour l’enfant, amoureux de cartes et d’estampes,
L’univers est égal à son vaste appétit.Ah ! que le monde est grand à la clarté des lampes !
Aux yeux du souvenir, que le monde est petit !
Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal
Dès l’Antiquité, la géographie est essentiellement de la cartographie. La connaissance du monde s’affine au cours des âges avec le perfectionnement des outils de connaissance : cosmographie, explorations maritimes… On se souvient encore des grands noms de la discipline dès l’Antiquité : Hérodote, autant historien que géographe, Pythéas, le navigateur, Ératosthène, le scientifique qui calcule la circonférence de la terre, Strabon, auteur d’une géographie en 17 volumes, Ptolémée qui conçoit un système de coordonnées et de projections…
La période des grandes découvertes aux alentours des XVème et XVIème siècles donne un élan sans précédent à la connaissance des continents et à la cartographie. La connaissance des cartes terrestres et maritimes est une branche de l’art de la guerre qui se développe avec les guerres royales des XVIIème et XVIIIème siècles et, bien sûr, avec l’empire napoléonien. On a tous vu dans nos livres d’histoire des extraits de la cartographie des Cassini qui couvrait pour la première fois l’ensemble de notre territoire. “La géographie, ça sert d’abord à faire la guerre”, expliquait, il y a quelques décennies, le géographe Yves Lacoste.
Dès 1802, la géographie apparaît dans les programmes des lycées qu’on appelait “écoles impériales”, puis dans ceux du Primaire avec la loi Guizot de 1833. Ce n’est qu’en 1872 qu’elle devient une matière obligatoire et distincte dans les écoles primaires.
La grande période fondatrice de l’école française de géographie remonte à la fin du XIXème et au début du XXème siècle avec Elisée Reclus puis Emmanuel Vidal de Lablache, dont le nom évoque pour les plus anciens ces cartes que l’on accrochait au tableau noir de nos écoles et que l’on transportait de salles en salles. Cela nous donnait, à nous professeurs de géographie, une allure reconnaissable entre toutes.
La géographie, plus que l’histoire, était souvent mal aimée des élèves, encombrée qu’elle était de longues nomenclatures, de listes de pays, de villes, de ressources minières et de produits agricoles. Peut-être que les enseignants eux-mêmes n’y mettaient pas suffisamment de vie et de concret pour intéresser les élèves. D’ailleurs, la plupart des enseignants de géographie avaient choisi, dans leur cursus universitaire, de privilégier l’histoire. J’ai le souvenir d’étudiants historiens redoutant la fameuse épreuve de cartes à déchiffrer et commenter pour l’oral du CAPES ou de l’agrégation.
La géographie a longtemps oscillé entre son caractère scientifique lorsqu’il s’agissait de décrire et d’expliquer les formes du terrain (géomorphologie) ou les variations du climat (climatologie), la variété des sols (pédologie), etc. et son caractère plus descriptif et plus littéraire dans les divers champs de la géographie humaine ou sociale. Par définition, le géographe est un homme de synthèse empruntant souvent son vocabulaire et ses méthodes à la géologie, à la sociologie, à l’histoire, et désormais à l’urbanisme, et plus récemment à l’écologie. Le géographe est un touche-à-tout; ce qui a suscité les critiques des disciplines voisines et auxiliaires, mais aussi sa chance et son intérêt parce qu’elle est diverse et synthétique. Elle s’attache à ce qui est visible dans l’espace et s’appuie sur les différentes échelles qu’une réalité donne d’elle-même. L’enseignement a beaucoup évolué dans les 50 dernières années, intégrant les outils toujours plus précis relevant de ce qu’on appelle le SIG, système d’information géographique qui intègre, stocke, analyse et affiche l’information géographique. Elle s’est orientée de plus en plus vers les études thématiques telles qu’on les propose désormais à travers les spécialités du cycle terminal de nos lycées, délaissant ainsi la “géographie générale”, certes moins attractive.
L’association avec l’enseignement de l’histoire, spécificité française, est aussi d’une richesse et d’un attrait que certains puristes ou spécialistes contestent de manière récurrente.
La géographie, comme l’histoire, concourent à la formation de l’honnête homme, comme l’on disait au XVIIème siècle, et pas seulement à la citoyenneté, comme on l’affirme à juste titre aujourd’hui.
Pour moi, s’ajoute à l’attrait d’une discipline scientifique qui a ses règles et son vocabulaire, une source de plaisir et d’évasion, voire de poésie lorsqu’elle s’attache aux paysages et qu’elle est si bien servie par des écrivains comme le Rousseau des “Rêveries du promeneur solitaire”, l’Élisée Reclus de “L’histoire d’un ruisseau”, le Nicolas Bouvier de “L’usage du monde”, le Julien Gracq du “Rivage des syrtes” ou le Sylvain Tesson des “Forêts de Sibérie”.
Dominique Cros
Professeur d’Histoire et de géographie
Chef d’établissement du Collège St François d’Assise et du Lycée Froment (2010-2017)



